Interview de Claire Leconte, chronobiologiste : « Le morcellement et le fait de juxtaposer les temps de l'enfant est nuisible pour lui ».

© Ville de Saint-Avé

Invitée au Comité de suivi des Collectivités amies des enfants en octobre dernier, Claire Leconte, chronobiologiste et professeur en psychologie de l’éducation à l’université de Lille 3, a accepté de répondre à quelques questions sur l’aménagement des temps de l’enfant et la réforme des nouveaux rythmes scolaires.

Vous intervenez aujourd’hui à travers toute la France pour accompagner les villes dans la mise en place des nouveaux rythmes scolaires. Pourquoi ?
Parce que depuis le début de ma carrière, je me suis intéressée aux rythmes de l’enfant et notamment aux rythmes du sommeil. L’environnement a un impact direct sur le rythme de l’enfant. Modifier cet environnement de vie a immédiatement un impact sur la maturation du cerveau de l’enfant. Il est donc nécessaire d’en avoir conscience et d’en tenir compte pour mettre en place une réforme. Dès le début des années 80, nous avons mené un travail de terrain pour proposer à des collégiens des aménagements qui leur permettent des conditions d’apprentissage optimales. Ces projets ont toujours cours aujourd’hui et ont fait leur preuve.

Quel serait donc votre premier conseil pour assurer la pérennité et l’efficacité d’un aménagement des temps de l’enfant sur le long terme ?
Une des clés pour réussir est d’agir dès le départ de manière partenariale en associant tous les acteurs concernés, dont les parents et les enfants, à la mise en œuvre du projet. Il faut mettre en place un système de contrat avec l’enfant qui aura ainsi la possibilité de donner son accord sur différents points. Il faut ajouter à cela un groupe de suivi trimestriel afin d’instaurer une vraie confiance entre les différents partenaires.

Comment considéreriez-vous qu’un projet de réforme est bénéfique à l’enfant ?
Il est tout d’abord essentiel de bien connaitre les rythmes biologiques de l’enfant pour les respecter. Il est même nécessaire d’apprendre aux enfants à comprendre et respecter leur propre rythme. L’enfant s’exprime aux yeux des adultes, ceux-ci doivent être sensibilisés à repérer les signes de la fatigue.

Votre approche est donc très globale. Cette sensibilisation devrait se faire bien au-delà des temps scolaires ?
Tout à fait. Nous savons aujourd’hui qu’il faudrait que chaque jour l’enfant puisse bénéficier d’une triple alternance motricité/créativité/connaissance, mais il n’est pas seulement là question de l’environnement scolaire, mais bien de l’enfant comme un être global. C’est le morcellement et le fait de juxtaposer les temps de l’enfant qui est nuisible pour lui. Tout au long d’une journée, c’est le même enfant qui passe par des temps différents avec des référents différents. Ce n’est pas à lui de s’adapter mais à nous pour qu’il puisse percevoir la continuité éducative. La réforme aurait donc dû parler d’aménagement des temps de l’enfant afin de permettre la valorisation de chacun des temps comme des temps éducatifs à part entière. C’est la société dans sa globalité qui éduque l’enfant.

La notion de continuité éducative est donc essentielle à vos yeux ?
La réforme n’aura en effet du sens qu’en cas de coproduction éducative. Tout ce processus doit être l’occasion de conduire à une réflexion nouvelle pour mettre en valeur tous les potentiels de l’enfant. Que va apporter chaque temps à l’enfant et quelle cohérence entre chaque temps ? Les transferts d’apprentissage entre les activités éducatives scolaires et les activités dans les temps éducatifs non scolaires devront permettre de créer des parcours globaux en lien direct avec le projet d’école. Ils offriront à l’enfant l’opportunité de découvrir son potentiel. Les attitudes et capacités que l’enfant acquière pendant une activité non scolaire profitent ensuite à la classe. Cela souligne d’ailleurs l’importance de travailler avec les associations locales pour élargir au maximum la palette des activités proposées.

C’est donc un véritable changement de société que vous encouragez ?
Cette réforme est à inscrire dans un véritable projet de société en effet. Il ne faudra jamais moins d’un an pour construire ce type de projet. C’est un mouvement global qui doit être fait par chacun. Elle permettra de valoriser les temps éducatifs non scolaires mais aussi la profession d’animateurs.

Si vous deviez donner un dernier conseil pratique aux collectivités pour mettre en œuvre leur réforme, quel serait-il ?
Je proposerais cinq matinées de 4 heures (permettant d'installer la triple alternance pédagogique, donnant aux enfants de maternelle du temps pour avancer à leur rythme dans leurs activités) et deux après-midis de 2 heures avec les enseignants en limitant l’aspect cognitif des enseignements. L’idéal serait de compléter cela par deux après-midis avec des animateurs dans lesquels s'inscriraient des parcours éducatifs ayant des objectifs affichés. Cette organisation permettrait d'éviter la précarisation des emplois d'animateurs et de renforcer la qualité de vie professionnelle de tous les acteurs éducatifs ayant en charge les enfants au cours d'une journée, ce qui est un facteur très important agissant sur le bien-être des enfants. Cela éviterait également l'émiettement des temps au cours d'une journée, source connue de fatigue et de démotivation. N’oubliez pas que biologiquement, la pause méridienne est un moment crucial au cours de la journée. Tout baisse y compris la vigilance physiologique. Il faut en faire le moment le moins stressant possible. Il faudra privilégier pour tous les âges un coin repos ou un coin BD. Pour les tout-petits, la sieste doit faire suite immédiate du repas. Ne pas hésitez non plus à initier l’apprentissage de la relaxation. L’enfant a la capacité d’apprendre ce qu’est son propre bien être.

Associer l’enfant à la réforme est-il possible ?
Bien entendu, comme je le disais précédemment, l’enfant a besoin d’un cadre, d’un contrat qui le lie à la collectivité pour comprendre ce qu’on lui propose, ce qu’on attend de lui et ce qu’il en retirera. On peut donc le consulter mais pas forcément sur le type d’activités à proposer. Il faudra surtout l’associer à l’évaluation, son niveau de fatigue mais aussi son niveau de satisfaction, les difficultés qu’il a éventuellement rencontrées. L’essentiel est de faire confiance à l’enfant. Prévoir une exposition, un spectacle présentant ce qui a été fait sur le trimestre est un excellent moyen d’autonomiser l’enfant et de valoriser ce qu’il a fait. L’enfant peut également réaliser un carnet où il notera ses expériences et ses ressentis. C’est à ce prix là qu’il y trouvera du plaisir et un moyen de s’éveiller au monde qui l’entoure. L’envie de découvrir des lieux et des personnes différentes deviendront alors un mode de vie.

Pour en savoir plus, www.claireleconte.com

Mise à jour: 16/07/2014

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